
Une paroi isolée, des conditions de grimpe extrêmes, un rocher rarement solide, des difficultés atteignant le 8a... le Salto Angel est sans aucun doute le plus dur big wall du monde en terrain d’aventure.
Accompagnés de Nicolas Kalisz, Toni Arbones, Igor Martinez et Evrard Wendenbaum nous avons réussi la face en 15 jours de grimpe et 12 nuits en paroi.
Arnaud et Nicolas se sont partagés les longueurs clefs et Evrard a réussi à ramener des images magnifiques. Son film, « Amazonian Vertigo » a reçu de nombreux prix.
Une escalade de fou !
Il y a trois ans je m'étais dit qu’il faudrait aller voir si on ne pouvait pas ouvrir une ligne de libre sur cette paroi hallucinante, et puis les anglais ont libéré la voie Galvez uniquement sur coinceurs : là, il n'était plus question d’aller mettre des spits à côté…
Le projet de répéter cette voie devenait un challenge incroyable.
Aller jouer du micro-friend, dans un big wall engagé, à l'autre bout du monde, sur les traces des meilleurs spécialistes mondiaux était un vrai défi.
Car l'équipe anglaise était extrêmement forte et organisée. Composée de sept membres avec cinq grimpeurs de pointe. Trois Formules 1, John Arran (seulement 8a à vue mais dans tous les terrains), Ben Heason (8a en solo) et Miles Gibson (8c+) pour libérer les longueurs extrême, et deux très bons grimpeurs d'artif, Alexis Klenov et Ivan Calderon, pour ouvrir la voie lorsque cela était nécessaire. Sans oublier Anne Arran, excellente grimpeuse également ainsi qu'un cuisinier-logisticien pour la paroi et un cuisinier au camp de base... Gravir cette voie leur a pris 19 jours d'intense labeur. C'était la troisième tentative de John Arran au Salto Angel.
Leur récit parlait de longueurs en E7, de rocher médiocre, de jungle, de crocodiles et de tarentules… de vraie aventures donc.
Je dois dire que c’est ce qui me plaisait en partant là bas. L'inconnu. Jusque là, nous avions toujours réussi, sur des objectifs peut être pas assez ambitieux comme par exemple à Trango.
Cette fois nous pouvons échouer. Cette année là, Stef travaille comme prof et je n'imagine pas forcément partir avec elle. D'ailleurs l'idée de nous embarquer seulement à deux dans une telle aventure ne nous effleure même pas.
Il faut être plus nombreux, c'est une évidence. Je pense alors constituer une équipe de 4 grimpeurs. Mais les amis français capables de se frotter à la grimpe sauce anglaise sont très rares. Nico Kalisz, Titi Gentet font partie de cette poignée de grimpeurs polyvalents. Puis, Stef me dit qu'elle veut bien tenter le coup et que c'est un voyage qu'elle ne voudrait pas manquer. Elle obtient alors un conger sans solde à partir du début de l'année.
Parier sur la possibilité de pouvoir ramener un film est une idée qui me plait bien. Je sais que cela va compliquer l'affaire mais je sens notre équipe solide et je connais une personne capable de tenir le coup tout en ramenant de belles images sur une expé comme celle ci. J'ai fait des photos en Corse avec lui et Titi : c'est Evrard Wendenbaum. Il n'a jamais fait de film mais il a un très bon oeil. Jeune, solide, passionné, ambitieux et assez fou pour s'embarquer avec nous. C'est parfait.
Premier coup dur : Titi ne peut se libérer un mois complet, le temps qu'il faut compter, dès lors que nous voulons filmer. Il ne viendra pas.
Les préparatifs se font avec un bon coup au moral. Coups de fils. Dossiers... Evrard nous pousse à contre coeur à nous bouger pour trouver des fonds. Il en a besoin pour partir. Cela nous fatigue. Nous voudrions nous entraîner, être au niveau, qu'importe si l'expé nous coûte des sous. Parce que nous savons que ce voyage va nous coûter de l'argent, alors que ce soit un peu ou beaucoup... Mais pour Evard ce n'est pas pareil, il ne comprend pas que des champions du monde ne puisse se faire payer une telle expé et de toute façon il n'a pas assez d'argent sur son compte en banque...
Deuxième coup dur : Stef se fait une tendinite au coude, elle a voulu rattraper son manque d'entraînement de l'automne, c'est raté.
Un mois avant le départ cela s'arrange. D'abord, nous pouvons compter sur Igor Martinez, ami et grimpeur venezuelien, il n'a rien de prévu, il accepte de partir pour l'aventure. Sa gentillesse et sa connaissance de la région nous remontent le moral.
Puis, à Siurana nous croisons Toni Arbonès. Son enthousiasme et sa verve nous convainquent. D'après ce qu'il raconte, il est le remplaçant idéal pour Titi. Et puis, nous sommes d'accord avec Stef, il sera le meilleur acteur du groupe pour le film d'Evrard.
Une semaine avant de partir nous rencontrons Philippe Savoyat de Miggo. Il croit au projet d'Evrard. C'est une excellente nouvelle.
Arrivée à Caracas, dédouaner le matériel, faire les courses pour un mois. La lourde chaleur pèse déjà sur nos épaules. Heureusement Igor est très efficace côté logistque et après deux jours de réglages, nous voilà dans un petit avion au dessus de la Gran Sabana: ambiance !
Toni est drôle mais peu investi dans la vie de groupe, ce qu'il aime c'est aller vite. Je sens qu'il va mal vivre cette expé, elle s'ancre logiquement dans la lenteur. Un groupe de 6 sur une voie de près de 1000 mètres sur coinceurs, ce n'est pas très fluide !
Pourtant ce rythme qui s'installe dès que nous en avons fini avec les pirogues nous plait bien.
Au pied nous sommes sckotchés. La paroi est extrêmement impressionnante, on sent très vite que la partie ne va pas être facile. C'est mouillé sur 250 mètres. Il y a les embruns, le bruit qui ne cesse jamais, c'est glauque. La difficulté resoude le groupe.
Après quatres jours à faire des aller retours, nous partons tous en paroi. Nous n'avons qu'un seul réchaud, ce qui est limite et nous réussissons à réunir 12 jours de nourriture, c'est tout ce que nous avons. A ce moment là, Igor, ascète avant d'être grimpeur nous explique sa philosophie. Je comprends que nous aurions du nous inquiéter avec lui des achats de nouriture à Caracas.
Heureusement notre ascension va durer juste 12 jours puis une journée de jeûne au sommet avant une descente en rappel (équipés) sur le côté.
Chaque moment est intense. Les coinceurs alliés au rocher douteux fatiguent les nerfs. Stef et Toni ne se sentent pas vraiment de grimper en tête dès lors que cela dépasse le 7a. Il faut imaginer des 7a à Ceüse que l'on protègerait sur coinceurs... Avec Nico, nous devons assurer. Heureusement le Toulousain s'en sort admirablement. Stef se prend une pierre sur la main. Elle n'est pas gâtée d'autant plus que Toni, dans sa fièvre permanente, n'est guère prêt à partager les longueurs abordables. Stef qui n'aime pas les conflits abandonne le combat, et l'ambiance n'est pas au top.
Au dessus du dernier bivouac, une longueur cotée 7b+ ne pardonnerait pas une erreur, je le vois bien. En cas de chute, je toucherais la vire. Pourtant, il faut se décider à avancer. C'est une de ces longueurs obligatoires. Si c’est mouillé ou si tu n’as plus d’énergie, tu ne passes pas. Même pas en artif, ou alors en forant des trous... Il faut dire que les journées qui s'enchaînent en paroi nous ont usé les nerfs. Je pense en particulier à ce jour où Nico est tombé deux fois sur un relais, une construction savante reliant 9 points, certains ne tenant pas beaucoup plus que leur poids. Je m'étais rassuré en me disant que tout cela était relié à une stat 40 mètres plus bas !
Je sors épuisé de la longueur au dessus de la vire. Deux heures et demi, du pitonnage et beaucoup de sang froid, sans oublier une grosse conti. Dans celle d'après, après 15 mètres, je refuse le combat. Non je ne veux pas me casser une jambe, j'ai chaud, j'ai des chaussons trop grand, je suis fatigué : j'irai demain. A ce moment là, on s'est tous sentis isolés, très fragiles en cas de pépin. Notre seul atout, avoir assez de cordes pour mouliner un blesser au cas où. Il nous faudrait compter 3 jours et tous nos jeux de friends pour descendre en rappel... Et puis, le soir même, Nico a assuré, encore une fois, il est passé.
Evrard est ravi, il a des images fortes et des moments d'émotion. Comme les autres, il se donne à fond, peut être même plus. A chaque fois c'est lui qui prend les tirages les plus longs lorsque tous nous nous faisons passer les sacs quand nous déplaçons le camp.
Plus haut, il ne reste « que » le 7b+ expo que John Arran considère comme une des plus difficiles qu'il ait fait. Je sais que John s'est reposé deux jours avant cette longueur. Je m'y prépare intensément. Chaussons affutés, peu de matériel pour être léger, je me dis que si John est passé, il n'y pas de raison que je tombe... C'est le gros avantage lorsqu'on répète une voie. On sait que ça passe. Et ça passe ! La longueur est de toute beauté, le vol potentiel de 20 mètres de toute beauté également. Et dire que certains se plaignent des voies engagées à Ceüse...
Le lendemain Igor, assuré par Toni sort au plateau. Soulagement et plénitude se mèlent. Merci à tous d'avoir tenu le coup. Et surtout merci à John d'avoir ouvert la voie des ces big walls propres... si dangereux soit-ils.
GRAVIR LE PLUS GROS DEVERS DU MONDE :
Perdu au nord de l’Amazonie et entourée de jungle, le Salto Angel est un mythe. Considérée depuis plus de cinquante ans comme la plus haute cascade du monde avec ses 970 m, elle est aujourd’hui l’un des emblèmes du Venezuela. Théâtre du célèbre et tragique accident de Jean Marc Boivin lors d’un tournage d’Ushuaia, l’endroit attire aujourd’hui quelques amateurs d’extrême à commencer par les base-jumpers.
Bien connue aussi des grimpeurs pour présenter le plus gros dévers de la planète, la paroi a longtemps effrayé les meilleurs. En 1990, le mythique grimpeur espagnol Jesus Galvez et Adolfo Medinabeitia réussissent un exploit en traçant un itinéraire audacieux et extrême en escalade artificielle (A4/6b) qui leur demandera 26 jours…
Douze ans plus tard, l’anglais John Arran se donne l’objectif encore plus fou de libérer la voie. En avril 2005, après deux échecs successifs les années précédentes, il réalise son rêve en dix-neuf jours avec une équipe internationale de 7 grimpeurs . La voie est libérée en 31 longueurs avec 12 longueurs de variantes qui se substituent au tracé original et les difficultés sont rudes : plusieurs longueurs de E7, ce qui équivaut à du 7b+- 8a, très expo ou engagé sur coinceurs.
RAINBOW JAMBAIA
Deuxième ascension en 15 jours de mars 2006 par Stéphanie Bodet, Toni Arbones, Nicolas Kalisz, Arnaud Petit, Igor Martinez (Venezuela) et Evrard Wendenbaum (à la vidéo)
900 m d’escalade pour 31 longueurs
(dénivelé : 660 m, dévers : 50 m)
Le 7b est obligatoire et expo
Les longueurs les plus dures se décomposent comme suit : 4 long en 7c/7c+, 4 long en 7b+, 5 long en 7b, 5 long en 7a/7a+, 5 long en 6c/7a. En cotation anglaise cela fait 9 longueurs E7. Avec Nicolas, nous en avons réalisé cinq de ces E7 à vue.
L’approche se fait en deux jours de pirogue (100 km depuis Kamarata), conduite par les indiens Pémons. Durée totale de notre expé : 4 semaines. Pour le moment, l'escalade est officiellement interdite, c'est pour cela que les grimpeurs évitent Canaïma et les militaires.
Difficultés principales : le climat chaud et humide, les moustiques, les portages en forêt, les tirages des sacs (300 kg à hisser au départ, dont 180 l d’eau), sans cesse protéger les cordes statiques, passer 15 jours pendus sur des coinceurs et des pitons, ça use.