
Stéphanie a enchaîné Free Rider en 6 jours (1 jour de repos) en juin 2007, par des conditions plutôt chaudes. Elle avait consacré 5 journées à travailler les longueurs clefs avant son ascension.
C'est la troisième fois qu'une femme gravit El Cap entièrement en tête et en libre, après Lynn Hill (Le Nose, 1993) et Steph Davis (Free Rider, 2004).
Avant cela, nous avons passé un mois à Indian Creek avec Martina Cufar. Le rêve ! Des lignes plus belles que les unes que les autres et de belles croix pour nous deux. "Less than zéro" 5.13a à vue pour Arnaud et "Rubys Cafe" 5.13a aussi pour Stef après travail.
Une saison aux pays des fissures
Au retour du Salto Angel, au printemps dernier, j’ai décidé de me trouver un projet plus personnel, qui n’impliquerait qu’Arnaud et moi. Une grosse équipe, une logistique lourde et une paroi perdue comme celle du Venezuela, c’est unique, mais cela ne peut pas se gérer tous les jours.
Gravir une voie en libre sur El Capitan, c’est s’affranchir en partie de ces paramètres. Le Yosemite, étrangement, est un lieu mi aseptisé, mi aventureux. Les rappels équipés dans les voies classiques permettent de redescendre à tous moments de la paroi, les équipes de secours sont bien rôdées et pourtant, une fois engagé dans certaines longueurs, difficile de faire marche arrière. Les frères Huber ont en outre instauré une mode du travail des longueurs sur cordes fixes depuis le haut, qui démystifie en partie le géant. Autre nouveauté pour nous qui n’y avions pas mis les pieds depuis quatre ans, les grimpeurs d’artif, en voie de disparition, se font plus rares que les ours. Bref, le libre a définitivement pris ses aises à El Cap.
Free Rider est la voie la plus facile en libre sur El Cap, mais sans proposer de longueurs extrêmes, comme dans le Nose, elle reste cependant extrêmement soutenue et offre une variété incroyable de fissures souvent larges. C’est en fait une variante de Salathé, ouverte par les frères Huber, qui évite simplement le Head Wall et ses deux longueurs magiques en 8a+ de cette dernière, pour trois longueurs nettement plus faciles, mais qui demeurent de vrais morceaux d’anthologie pour un grimpeur européen.
Lorsque nous sommes arrivés au Yosemite, affûtés après trois semaines de grimpe avec Martina Cufar à Indian Creek, il commençait à faire vraiment chaud. Martina et Sean Leary, son compagnon de cordée et notre hôte bienfaisant dans la vallée, n’ont pas perdu de temps.
Deux jours à peine après notre arrivée, ils préparaient leur départ dans Golden Gate, une voie d’Alex Huber, qui parcourt Salathe jusqu’à El Cap spire avant de traverser à droite et de rejoindre les magnifique murs orangés qui surplombe le Cœur. Nous commençons donc à faire équipe tous les quatre pour gravir le Free Blast et fixer nos cordes du sommet d’Hollow Flake, afin de hisser nos sacs plus tard.
Deux jours plus tard, alors que Martina et Sean hissent leurs sacs, nous montons au sommet d’El Cap par les East Ledges, pour profiter des cordes fixées sur les huit dernières longueurs, par des amis américains dont nous avons fait la connaissance deux ans auparavant au Pakistan.
Arnaud m’assure et je gravis ainsi en moulinette les deux cents derniers mètres de la voie. Quelle étrange façon de procéder me dis-je parfois. Le Enduro Corner, deux longueurs de 7b de conti avec quelques étranges coincements de doigts et le dernier offwidth, côté seulement 5. 10 d me ramènent rapidement à plus d’humilité. Si la plupart des américains expérimentés en fissure procèdent comme cela, c’est qu’il doit bien y avoir une raison. Ne cherchant pas à me démarquer, je me formate peu à peu aux usages locaux. Ainsi, le jour suivant nous voit défiler en rappel dans la voie, de haut en bas ! L’objectif du jour étant d’effectuer un repérage dans le pas de bloc de la longueur en 7c qui terrifie tant les américains, ainsi que dans le Monster Offwidth, verticale de plus de quarante mètres qui sera sans doute pour la petite européenne que je suis, le crux majeur de la voie. Le pas de bloc en effet ne me pose guère de problème. Après avoir coincé pieds et mains durant les six cents premiers mètres de la voie, il faudra simplement repenser à arquer ! Le Monster en revanche, c’est une autre histoire. Alors que je ramone lamentablement dans le plus grand désordre, à moitié pendue à la corde, bénissant ma genouillère et le morceau de chambre à air récupéré par Arnaud, qui protège mes malléoles du massacre, mon moral est aussi tangent que mes performances dans cette satanée fissure. Je tente cependant de ne pas perdre espoir, et songe à Steph Davis, la première femme a avoir gravi cette voie, une combattante sans relâche, « a hard worker » comme disent les américains, qui m’impressionne par ses qualité en fissure et par son extrême opiniâtreté. Bref, je dois moi aussi trouver une solution. Hélas, je suis épuisée et bien qu’ayant partiellement senti le coincement du pied droit, les subtilités de la reptation efficace m’ont en grande partie échappé… Il faudra revenir travailler cette longueur en tête, c’est évident !
Les jours défilent ensuite rapidement. Nous prenons notre temps avant le grand départ, reportant souvent la date prévue pour cause de chaleur, de fatigue ou de paresse. Nous faisons la connaissance de jeunes chamoniards bourrés d’enthousiasme et de talent, Nico Potard, Pica Herry, Paulo Dudaz et Yok Coudray. Nico, amoureux de la vallée depuis le premier jour où il y a enfilé ses chaussons voilà quatre ans, vient d’enchaîner Free Rider avec Paulo. C’est la troisième fois qu’il la travaillait et il était venu spécialement pour cela cette année. C’est une belle réussite et un soulagement aussi! Désormais, la technique des offwidths n’a plus de secret pour lui.
Nico et Paulo nous donnent quelques tuyaux bien utiles sur la voie et nous prêtent leur camalot six. Maintenant, j’en ai deux, de quoi faire frémir le Monster !
Virés de camp 4 au bout de quinze jours de résistance, nos quatre grimpeurs en rébellion contre les autorités locales fomentent quelques projets de vengeance à l’encontre de la ranger Piggy, (hélas, c’est bien son prénom). Hébergés sur le terrain de Sean, transformé en auberge espagnole, le confort et la sécurité atténue leur ressentiment et les manigances tombent à l’eau. Bien leur en prend puisqu’ils alimentent les derniers jours de leur séjour en gravissant d’autres classiques, couennes ou grandes voies. Separate Reality ou Steak Salathé, les fissures chamoniardes n’ont cas bien se tenir !
Nous retournons encore deux fois dans la voie. La première, remontant trop chargés sur nos cordes fixes, nous ne faisons que quatre longueurs faciles (seulement sur le topo !) au-dessus d’Hollow Flake, dont deux cheminées qui ne déroulent franchement pas ! La première qui domine la vire d’Hollow Flake est expo, la seconde, The Ear, beaucoup moins mais tellement impressionnante. Chapeau bas à Martina qui l’a gravie en fin de journée avec soixante mètres de tirage aux fesses et un unique camalot bleu ! Quand on sait que cette fantastique grimpeuse slovène ne plaçait des friends que depuis trois semaines, cela laisse songeur.
La seconde fois, je gravis le Monster en tête, sans tout enchaîner mais en prenant confiance dans le matériel : à savoir, le camalot six relié à ma daisy et que je remonte régulièrement au fur et à mesure que je rampe dans la fissure. Dépaysant !
Désormais, je connais une bonne partie de la voie, reste à hisser les sacs jusqu’à Hollow Flake Ledge, et nous voilà fin prêts. Arnaud, durant les journées que nous passons dans la vallée, parvient malgré la chaleur torride et les moustiques, à s’offrir quelques beaux blocs : Le légendaire Midnight lignthening ne lui pose guère de problème, il brosse même les prises en grimpant pour ses camarades. En revanche, l’enchaînement en baskets lui résiste. Il flashe un magnifique V9, The Force, mais ne parvient pas à gravir Thriller, le V10 voisin. Deux passages mythiques, qui voisinent un vieux chêne tout droit sorti des romans de Tolkien…
Nous croisons les doigts pour que la température baisse. Hélas, nous sommes déjà début juin et les conditions ont peu de chance de s’arranger. C’est donc le grand départ qui s’annonce.
S’ensuivent presque six journées de grimpe qu’il serait fastidieux de relater dans le détail. Je me concentre sur chaque longueur, l’une après l’autre, en essayant de ne pas anticiper sur les difficultés à venir.
Ne possédant pas une grande confiance en moi, je n’étais pas partie, même si j’en rêvais, avec l’idée de gravir la voie intégralement en tête. Pourtant, au fil des jours, cela m’est apparu peu à peu comme une nécessité, égoïste peut être, mais je sentais que j’avais besoin de faire quelque chose moi même, de bout en bout… Lorsqu’on grimpe depuis des années avec un grimpeur fort comme Arnaud, on risque de se laisser aller. Je me suis dit que si je commençais à partager avec lui, je risquais bien de lui refiler les longueurs désagréables et en particulier les cheminées expos qui ne m’enchantent guère…
Les histoires d’amour sont souvent à la base des réussites en libre sur El Cap. Tommy Caldwell et Beth Rodden en sont les exemples emblématiques. Steph Davis, lors de son enchaînement de Free Rider était assurée par son mari Dean Potter. Et deux de nos amis américains ont gravi la même voie grâce à leurs petites copines, qui ont fait plus de mille mètres de jumar pour les assurer. Hélas, certaines relations ne survivent pas toujours à ce sacrifice : Nick et Renan se sont retrouvés célibataires peu après leur enchaînement respectif…Passé un certain nombre d’années, la grimpe en amoureux a cependant bien des avantages en Big Wall et durant ces journées passées dans El Cap, alors que je bombais fièrement le torse dans les offwidths, autant par fierté que par nécessité, Arnaud faisait le sale boulot avec une patience exemplaire : Assurage, hissage des sacs, massages des avant bras le soir… Même si j’étais seule à grimper, je savais bien que sans lui, mon rêve ne se serait probablement pas réalisé.
En descendant d’El Cap, Arnaud, à la faveur de la petite tempête de la veille, enchaîne «Thriller», son bloc fétiche, avec une facilité déconcertante. La boucle est bouclée, il est temps de s’envoler pour retrouver notre beau calcaire et ses prises horizontales, qui commencent à nous manquer!
Free Rider est en fait Salathe Wall avec une variante de trois longueurs évitant le Headwall de Salathe.
La voie fait 35 longueurs, 1200 mètres d'escalade pour 900 mètres de dénivelé, les longueurs les plus difficiles : un 7c, deux 7b, un 7a+, deux 7a, beaucoup de 6c, cotation yosemitique, assez sèches !
En fait les difficultés sont soutenues, toutes les longueurs sont exigeantes une fois passées les 10 premières longueurs assez classiques jusqu'à Heart Ledges.
Les crux pour Stéphanie :
Hollow Flake, longueur "psychologique", où la chute est interdite en fin de longueur (5.9), la cheminée expo au dessus de Hollow Flake Ledge 5.7), le Monster Offwidth, 40 mètres de ramping vertical (5.11d), les deux longueurs du Enduro Corner 5.12b, la longueur au dessus de Round Table (5.11d) et le dernier Offwidth, L31 (5.10d).
La longueur cotée 7c (pas de bloc sur arquées), n'a pas réellement posé de problème. C'est plus l'adaptation à un type d'escalade inhabituel pour des européens qui est la clef de le réussite pour cette voie, très exigeante en fissures larges et cheminées.
Arnaud Petit