Arnaud Petit - Stéphanie Bodet

Jordanie

Enchaînement Royal / Wadi Ram / Jordanie – novembre 2005
Enchaînement Royal / Wadi Ram / Jordanie – novembre 2005
Arnaud et Nicolas Kalisz enchaînent Jolly Joker, Muezin et La Guerre Sainte en une journée.

Un test d'endurance et de concentration sur le grès fragile de Jordanie avec 45 longueurs de grimpe à la suite, terminé à la frontale avec les longueurs de 7b ? La Guerre Sainte ?... et commencé par deux voies mythiques et très peu répétées d'Albert Precht.

Ce petit défi sur la Tour de Nassrani ne semblait pas gagné d'avance du fait “de la réputation des voies du grimpeur Autrichien mais aussi des courtes journées de mi novembre.

Avec Nicolas, il nous a permis de lier des liens de confiance et d'amitiés qui allait nous permettre de réussir quelques mois plus tard au Salto Angel.

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Le récit d'Arnaud

J'ai rencontré Gilles Rappeneau en 2004 sous la tente du Rest House de Wadi Ram. J'étais au petit déjeuner avec un couple de client. Gilles se présente et me dit qu'il m'emploirait bien comme guide pour gravir « La Guerre Sainte » . Quel honneur ! Quelle chance que de pouvoir être payé pour répéter une voie comme celle ci ! Malheureusement je ne pouvais pas me libérer au cours de ce voyage. Pourtant, en quelques soirées nous avons bien sympathisé, peut être parce que nos idées convergeaient sur bien des points, que ce soit sur le ridicule de l'ethique Howardienne ou sur nos observations des coutumes locales. L'été suivant, Gilles reçu Mohammed, le jeune grimpeur de Ram chez lui à Chamonix. Nous nous sommes revu à ce moment là et bien sûr nous avons reparlé de la Jordanie. Gilles m'invita alors pour l'automne à le retrouver sur place à Ram. Il voulait gravir quelques unes des plus belles et des plus dures voies du massif. Je ne pouvais pas refuser sa proposition : un ticket d'avion et 4 « journées guide » pour des voies qui m'excitait tout autant que lui : les mythiques voies Precht. A part « Hikers Road » je n'avais jamais gravi de voies Precht, et les gravir avec Gilles que j'appréciais beaucoup était une occasion rêvée.

Mais je n'allais pas venir seul à Ram. J'avais proposé à Nicolas Kalisz de venir. Gilles n'y voyait pas d'inconvénient. En fait l'idée de faire « un coup » sur les parois de Ram avait peu à peu germé dans ma tête et j'étais persuadé que, si on connaissait un peu les voies, on pouvait en faire plusieurs en une journée. J'avais pensé que les journées de grimpe avec Gilles pouvaient être un parfait échauffement pour une énorme journée de grimpe. Et Nico était le grimpeur idéal pour ce type de challenge un peu fou. Appréciant les journées de repos et les préparations minutieuses, il est le meilleur grimpeur que je connaisse dans ce type de terrain. Son apprentissage sur les parois pyrénéennes allié à une condition physique hors norme ainsi qu'à un niveau technique déjà élevé (8a à vue) font de lui un grimpeur exceptionnel. Je m'en était rendu compte en grimpant avec lui à Ordessa. Je me rappelle que nous avions mis un peu plus de 3 h pour gravir Misogynos que nous avions enchainée avec Zarathoustra. Ce jour là, nous aurions pu largement en faire une troisième. Je trouvais que notre cordée allait vite, surtout lorsque nous cottoyions une autre équipe : j'avais toujours beaucoup de temps pour me préparer et prendre des photos. C'est à ce moment là que je m'étais dit que si l'expédition au Salto Angel devait se faire, Nico devait être de la partie.

A Ram, très vite notre projet se tourna vers trois voies sur Nassrani, « Muezin », « Jolly Joker » et « La Guerre Sainte ». Il y avait plein d'avantages à cela : la proximité des itinéraires, leurs orientations, permettant de grimper à l'ombre une bonne partie de la journée si on s'y prenait dans le bon ordre, le fait de pouvoir descendre rapidement dans la Guerre Sainte, si nous y installions quelques cordes, sans oublier le fait que, Gilles aussi voulait bien gravir ces voies. Gilles, de client était devenu mécène... et surtout notre premier supporter.

Au cours des discussions avec les autres grimpeurs présent à Ram, notre projet paraissait parfois impossible. Tout le monde s'accordait à dire que deux voies c'était bien, trois, c'était peut être un peu trop. Mais nous savions que nous serions fixé après avoir gravit « Muezin ».

C'est un peu fébrile que j'attaque le mythe « Muezin ». Cela fait longtemps que je n'ai pas grimpé à Ram et attaquer les 17 longueurs de ce mur avec Gilles, même si je peux compter sur Nico, m'inquiète quelque peu. Très vite pourtant, nous nous retrouvons à mi-hauteur, au niveau de la tourelle. Là, Nico va prendre la suite sans la quitter. Il va être royal dans le mur central, trouvant parfaitement le meilleur passage, rapide et efficace, il randonne ce 6c aux prises un peu sableuses et offrant de belles envolées, avec de l'obligatoire en 6b+, assuré par des lunules ou des friends. Il faut dire que la veille, avant de gravir les deux tiers de la « Guerre Sainte » et d'y poser nos cordes fixes pour les futures descentes, nous avons jumelé la face et les yeux accérés de Nico ont repéré la plupart des lunules en place. Gilles est ravi, il est parfaitement à l'aise dans ce style. Nous profitons tous de l'extrême beauté du paysage offert depuis cette paroi. L'escalade est superbe, très raide, gazeuse et audacieuse et mis à part un relais difficile à construire, très sûre. La dernière fissure en VI+ Precht, ralenti un peu Nico. Je me dis que je me suis trop reposé sur lui et que lors de l'enchaînement je la ferai en tête. Nous avons mis un peu moins de 8 h, sans courir contre le temps. La question est de savoir combien de temps nous mettrons la prochaine fois. Peut être la moitié.

Pour « Jolly Joker », nous préférons assurer le coup en allant faire la voie seulement à deux avec Nico, les grandes traversées, le topo de Precht et ses 26 longueurs laissent à penser que la voie prendra plus de temps, en particulier pour une cordée de trois. J'attaque au petit jour, les longueurs sont courtes et faciles, nous arrivons très vite au premier surplomb. Relais couplé sur deux camalots en plus d'une boucle de corde que j'ai lancé dans une énorme lunule d'où pend un vieil anneau de corde. Je fais la courte échelle à Nico et il passe en libre cette longueur côté A1. Nouvelle traversée, petit rappel pour arriver une longueur sous la traversée clef. Nico en tête, il place beaucoup de grandes sangles ce qui lui permet de faire deux longueurs en une. Très bien sauf qu'il a oublié de protéger la fin de la longueur et pour moi, ça va être dérapage interdit, sous peine de m'écraser en pendule 20 plus bas dans un dièdre. Il me dit, « de toute façon, tu ne vas pas tomber là ? ». Non, c'est sûr, je ne vais pas tomber là ! Nous rigolons parce que à cet instant nous sommes un peu crétins. Precht n'a pas réussi à nous imposer des sueurs froides, alors on s'en est crée, merci Nico! Mais nous rigolons. C'est ainsi, cela arrive d'être crétin en grande voie, il faut juste le reconnaître. Je traverse, plus impressionnant que difficile. Classique. Mais si je refais la voie avec Gilles, je me demande déjà comment je vais pouvoir assurer le coup. On verra plus tard. Je reprends la suite. Un beau mur bien sculpté. Des dièdres. Puis nous sommes attirés par des terrasses. Le topo indique plus à gauche, mais ce crochet à droite nous paraît plus rapide. Et nous avons bien vu qu'une vire nous permettra de rejoindre le dièdre noir final caractéristique. Le dièdre n'est pas facile, encore un A1 qui devient un 6b+ où l'on grimpe sur des oeufs. Au dessus, un réta en 6b un peu expo amène à la dernière longueur, un 6b+ superbe que Nico gravit facilement. Notre cordée est désormais bien rodé à la grimpe jordanienne. Finalement l'ambiance est beaucoup moins sérieuse que dans « Muezin », de nombreuses vires cassant la verticalité. Mais personnelement j'ai mieux aimé l'escalade, très variée et au rocher parfait.
Nous avons mis un peu plus de 6 h 30. Nouveaux calculs, combien de temps la prochaine fois? Quatre heures? Il est midi et demi, nous traversons jusqu'au sommet de la Guerre Sainte, nous croisons les pyrénéens, Richard, Fred et Rémi qui s'empresse de faire remarquer que les cordes fixes dans « La Guerre Sainte » ont un peu gaché leur plaisir... et leurs photos. Je leur dis qu'il y a Photoshop et que nous en avons besoin parce que nous, nous faisons avancer l'histoire. J'aime bien passer pour un imbécile de première. Je les comprends et c'est clair que si je n'avais pas ouvert cette voie, je ne me serais jamais permis de laisser des cordes comme cela pendant dix jours.

Quelques jours de repos et notre enchaînement arrive enfin. Tout est calculé. Nous rigolons sur l'énergie mise à optimiser matos et tactique. En répartissant notre repos et cette énergie, on en ferait plus de trois, des voies! Nous partirons à la pleine lune, côté ouest et normalement nous devrions finir avce la pleine lune qui se lève, côté est, la classe.
Que dire sinon que tout roula comme prévu. Bien sûr, la lassitude se fit sentir au pied de « La Guerre Sainte », vers 15 h. Là nous grignotons longuement. Nous savons que nous finirons de nuit. L'obscurité nous cueille à la grotte. Le cheminement de la longueur engagée au dessus n'est pas si évident. Mais nous nous habitons rapidement, grimper de nuit est très drôle, on ne sent pas le gaz. Il y a une quiétude qui n'existe pas de jour, la vision s'arrêtant quelques mètres autour de nous. Notre technique avec une frontale en dessous de chaque genou fonctionne parfaitement. Tant mieux parce que la lune s'est levée trop au nord, nous ne l'avons pas tout de suite. Je commence à en avoir un peu marre. Je sais que nous allons y arriver alors pourquoi se faire mal au pied et aux doigts? Nico, lui, ne se pose pas de question, il a le challenge de la nouveauté. Il s'offre la dernière longueur en 7b à vue, un pas de bloc un peu vicieux surtout après avoir grimpé 44 longueurs. Arrivée à la vire sommitale, c'est magnifique : le désert, à la pleine lune. Klaxon et appel de phare. Nous reçevons les félicitation de Mohammed.

Rappels, festin chez Tallal, Gilles a tout organisé. Nous lui offrirons plus tard « Al Uzza » puis je referai « Jolly Joker » avec lui et Titi Gentet. A trois, la traversée ne posera pas de problème pour l'assurage de Gilles, en deuxième. Troisième accension de « Jolly Joker » pour moi en une semaine...

Pour Nico et moi, notre petite aventure nous a apporté beaucoup. Une confiance mutuelle tout d'abord. Ensuite, la confirmation d'un niveau technique et physique que nous considérons comme correct, un bon point avant de partir pour le Salto Angel. Mais surtout nous avons fait une grande trouvaille : nous pouvons grimper de nuit presque aussi bien que de jour.
Et ça, c'est un palier important pour envisager de nouvelles aventures.

Parce que pour moi, réaliser un enchaînement n'a de sens que par les trucs et astuces que l'on va mettre en oeuvre pour réussir le projet. Sans oublier l'entraînement qu'il apporte. La trilogie, elle même, est assez ridicule. Dans les records, les enchaînements, il y a un tel manque de créativité ! C'est reconnaître que le terrain de jeu ne correspond plus à ses possibilités, constater qu'on ne se donne pas les moyens de faire autre chose de plus intéressant.
Enfin, c'est mon avis.
Pourtant nous nous sommes bien amusé à faire un truc ridicule. Là aussi, il suffit juste d'en être conscient.

Les infos pratiques

Wadi Ram (les anglais qui entendent mal ont écrit Rum, les français, Ram ou Ramm, plus proche de la prononciation arabe)

Formes extraordinaires, escalades aux cheminements complexes et au caillou délicat, grimper au Wadi Ram est une expérience à part. Les voies normales y sont exceptionnelles.

Le massif est à 4 h de Amman
En taxi compter 100 euros environ, en bus c'est moins rapide mais nettement moins cher. Un service de qualité : Faouzi Fahmi Alawa : +962 777 439 292

Informations : le site internet de Gilles Rappeneau offre toutes sortes d’informations, et surtout ses fameux topos de traversées et voies bédouines. Flair et bon sens pas inutile cependant.

Les guides sur place : ils sont nombreux pour vous emmener sur les voies bédouines, j’apprécie tout particulièrement le flegme d’Attayak Ali. Mais ces derniers temps le plus investi avec les grimpeurs est Tallal Awad, disponible (quand il ne se marie ou ne divorce pas) et efficace sans faire de chichi. C'est la maison la plus proche de la clinique en allant au sud. Tel : +9622795789689. Si vous voulez un guide qui puisse vous emener dans des voies au delà de 5c, Mohammed Hammad Omar et Atayak Aouda sont capables de vous emener sur les voies qu'ils connaissent. Attayak Aouda est le seul qui ai fait une formation en Angleterre, pour autant il n'a pas les compétences d'un guide UIAGM, ni mêmes les assurances pour ses clients. De plus, il a souvent mieux à faire au niveau business que de guider de la grimpe. Ce qui ne l'empèche pas de critiquer, voire d'interdire aux autres bédouins de faire des voies bédouines type traversée du Djebel Ram...
Pas simple tout cela !

Une réalisation : Alti-Com