
De la difficulté d'être en avance sur son temps.
par Arnaud Petit
Depuis quelque jours je lis avec intérêt et consternation les commentaires sur le déséquipement de la Voie du Compresseur au Cerro Torre par Hayden Kennedy et Jason Kruk.
Sur les forums, on constate qu'il y a deux catégories de grimpeurs, ceux qui trouvent cela honteux (et qui sont les plus nombreux) et ceux qui trouvent cela positif, réjouissant pour la montagne en général (et qui sont les plus expérimentés).
Dans le premier groupe, on trouve des gens qui confondent voie historique et erreur historique, qui n'ont pas saisi que le matériel avait évolué ou ne font pas le distinguo entre 5 spits et 400 spits. Et il y a forcément ceux qui rêvaient d'atteindre un jour le sommet du Cerro Torre parce que le niveau de la voie était accessible, qu'importe si c'était une non-voie au sens alpin, sans ligne logique dans la partie supérieure, une échelle de 400 spits sans autre intérêt que de pouvoir se hisser sur un des plus beaux sommets de la planète. Parmi ceux-là, je n'en doute pas, certains critiquent les cordes à la Dent du Géant, au Cervin ou les échelles au Half Dome, ce qui est bien sûr contradictoire. Ne serait-ce pas par égoïsme qu'ils trouvent le geste de Jason et Hayden justement égoïste?
Dans le deuxième groupe on trouve principalement les experts, un petit ensemble de grimpeurs actifs, ou qui l'ont été et liés par une même idée de l'alpinisme, acte exigeant où les moyens et la manière comptent autant que le but à atteindre. Sont-ils plus élitistes que les autres? Je n'en suis pas si sûr. Ils ont juste pris du recul sur leur pratique et ils sont persuadés que les deux alpinistes ont simplement agi par altruisme, en voulant redonner à la montagne et à ceux qui viendront le privilège d'une expérience à la hauteur de ce formidable sommet.
Or, à la lecture des commentaires, il est évident que Hayden et Jason reçoivent avec force et fracas leur idéalisme en pleine figure.
Très informés de l'histoire de ce sommet (en 40 ans, ce sommet majeur et l'hybris de Cesare Maestri ont cristallisé certaines des plus fortes polémiques du monde de la montagne - les questionnements sur la véracité de sa première ascension de 1959 en face nord puis sur l'utilisation d'un compresseur de 80 kg et de 400 spits pour gravir son éperon sud-est ont fait couler beaucoup d'encre et le sujet du nettoyage de cet affront à la montagne n'est pas nouveau puisque dès cette ascension, des voix se sont élevées pour crier au scandale) et forcément influencés par leurs rencontres avec des grimpeurs de référence comme Haley ou Garibotti (ces derniers plus connus n'auraient sans doute pas pris le risque de froisser l'opinion en réalisant ce déséquipement), les deux grimpeurs ont agi avec une soif d'idéal, sans ce soucier des avis du plus grand nombre. Un acte en âme et conscience sans recherche de reconnaissance mais bel et bien gratuit.
Je comprends évidemment que l'on puisse trouver une forme d'arrogance à cet acte idéaliste. En imposant de manière brutale aux futurs grimpeurs d'avoir le niveau technique nécessaire pour gravir une voie désormais 5.11 et A2 (qui n'est rien plus que le niveau réel requis pour gravir ce sommet) ils s'exposaient à des réactions tout aussi brutales.
Mais je pense que la manière douce aurait tout aussi bien fonctionné.
En laissant la voie en l'état et en partageant au retour l'intensité de leur expérience (la com remplaçant l'acte "violent"), ils pouvaient facilement convertir une opinion par essence acquise à cette cause - le by fair means - qui fait le fondement de l'alpinisme moderne.
Parce qu'ils avaient largement fait le plus dur. Mais comment, quand on a à peine plus de 20 ans, après une ascension limite où il a fallu se donner à fond avoir le recul nécessaire ? Au sommet, enthousiasmés et excités par leur audacieuse réussite, ils ont tout simplement oublié que pour plaire au plus grand nombre il faut parfois maquiller ses convictions. Triste constat je vous l'accorde. La différence entre l'acte gratuit et rebelle et l'attitude consensuelle voire manipulatrice du communicant expérimenté.
Leur erreur est peut-être celle-ci, d'avoir été honnête avec eux-même et leur idéal.
Je voudrais aussi pouvoir penser qu'ils ont sous-estimé l'évolution possible du niveau et des mentalités de leur camarades alpinistes* : si la Voie du Compresseur avait été laissée en l'état, je ne doute pas que très vite, les prochains ascensionnistes auraient prioritairement emprunté leur variante. Et comme toujours en montagne, avec le temps, les passages et les informations réduisent la difficulté et il n'est nul besoin d'être devin pour affirmer que cette voie allait devenir classique et que dans dix ans, il aurait tout simplement été honteux de s'observer soi-même en train de se hisser lamentablement sur une échelle de spits alors qu'au même moment plus à gauche des gars grimperaient rapidement et élégamment quasi tout en libre. Et qui sait si, comble de l'ironie, la communauté, menée par les mêmes qui crient au scandale aujourd'hui, n'aurait pas décidé un jour par consensus de démonter cette ligne de spits devenue obsolète !
Au final, Jason et Hayden ont accéléré de quelques années un mouvement déjà largement amorcé. Convaincus des fondements qui font l'intérêt de notre pratique, la vivant passionnément et agissant par idéalisme, ils sont maintenant confrontés à un milieu qu'ils imaginaient sans doute plus clairvoyant. Ils y ont perdu une partie de leurs illusions. Les victimes - momentanées - de cette affaire, ce sont eux. Pourtant, je ne doute pas que dans quelques années leur action fera figure d'avant-garde.
En réalité, cela a déjà commencé avec une ascension exceptionnelle, celle de David Lama, qui n'a pas passé son temps à fustiger depuis son clavier les deux "vandales" qui avaient compromis son projet d'ascension en libre. Quelques jours après, accompagné de Peter Ortner, David a gravi entièrement en libre ce pilier sud-est. Il a seulement suivi la Voie du Compresseur** sur ses derniers 100 mètres - le headwall, fraîchement déséquipé.
* : Il faut dire que le résultat des discussions de 2007 suite à une première tentation de déséquipement après une tentative poussée de Zach Smith et Josh Wharton avait de quoi inciter à un acte de vandalisme.
** : On notera d'ailleurs que, même si elle est déséquipée, j'utilise encore le nom Voie du Compresseur, une preuve s'il en fallait que le déséquipement ne nie en rien l'histoire de cette voie et de cette montagne.
It's tough being ahead of your time.
Arnaud Petit
translation : Caroline George
Over the past couple of days, I have read with great interest and dismay the comments regarding the bolt removal on the Cerro Torre's Compressor Route, by Hayden Kennedy and Jason Kruk.
Two categories of climbers are writing about this topic on forums: those who find it shameful (the greatest of number of people) and those who find this move a great step forward for the mountains in general (the most experienced people). The first group is comprised of people who confuse the concept of a historical route with that of a historical error, who haven't understood that gear has evolved or can't distinguish 5 bolts from 400 bolts. There are obviously those who dreamt of someday reaching the summit of Cerro Torre because the level of the route was accessible, disregarding the fact that it was a "non-route" in the alpine sense of the word, with no logical line to it on the upper headwall, where a 400 bolt long ladder enabled people to haul themselves up to the top of one of the most beautiful summit on the planet. Some of them, I am sure, criticize the fixed ropes on the Dent du Géant, on the Matterhorn or the ladders on Half Dome, which is of course contradictory. Wouldn't it be out of selfishness that they in turn find Jason and Hayden's move precisely selfish?
The second group is mainly comprised of experts, a little group of active - or used to be active - climbers, who share the same concept of alpinism: a demanding act, where the means used and the way it's done matter as much as the goal itself. Are they more elitist than the others? I am not so sure of that. The difference lies with the fact that they were able to take a step back from their practice and are convinced that these two alpinists simply acted out of altruism, wanting to return the mountain to the mountain, and to provide those who will come to climb it next with the privilege of experiencing this formidable mountain for what it really is.
Yet, what stands out of most of the comments I read is that Hayden and Jason's idealism are thrown back at them with full force.
The team knew the Cerro Torre history well. This great summit holds some of the most controversial history of the past 40 years, thanks to Cesare Maestri's hybris : there has been much debate regarding the veracity of his first ascent of the north face in 1959, then of the use of an 80 kg compressor and of 400 bolts to climb the SE ridge. Talk of cleaning up this affront to the mountain is nothing new, since people outraged by this ascent have wanted to clean it as soon as the ascent was done. The Kennedy-Kruk team was obviously influenced by their encounter with well-respected climbers such as Haley or Garibotti (who maybe wouldn't have taken the risk of offending the public opinion by removing the gear themselves, since they are more well-known) and acted out of pure idealism, without giving a second thought to what the greater public might think. They freely acted from their heart and soul without seeking any recognition.
I can fully understand that one might see some kind of arrogance in this idealist act: imposing so brutally upon future climbers, forcing them to have the necessary technical level to climb a route now graded 5.11/A2 (which is no harder than the real level required to climb this summit), the duo set itself up for equally brutal reactions.
At the same time, I feel that a softer approach would have worked just as well. They could have left the route as it was, sharing upon their return the intensity of their experience (communication replacing the "violent" act), they could have further converted an opinion already in support of the "by fair means" ethic, which is now obviously the foundation of modern alpinism.
They had already done the hardest. But how can you take a step back, when you're barley 20 years old and standing on top of Cerro Torre, after a tough ascent where you had to give it your all? On the summit, excited and enthused by their successful ascent, they simply forgot that to please the greater opinion, you sometimes have to mask your convictions; a sad statement, granted; the difference between a rebel act and the consensual, even manipulative, attitude of an experienced communicator. The error possibly lies with having been honest with themselves and their ideal.
I would also like to be able to think that they underestimated the possible evolution of the level and of the mentalities of their fellow alpinists* : if the Compressor Route had been left as it was, I have no doubt that following climbers would have prioritized the Kennedy-Kruk variation. As always in the mountains, in time, traffic and information lessen the difficulty. This variation would have become a classic, thus making an ascent of the nearby bolt ladder simply shameful, when others would be simultaneously mostly free climbing a little further to the left, quickly and in style. Who knows if ironically, the community, lead by those pointing the finger and most outraged today, would have decided someday by consensus to remove this now obsolete bolt line!
In the end, Jason and Hayden accelerated by a few years a process that has already largely been initiated. Convinced by the founding principles of alpinism, living them passionately and acting by idealism, they are now confronted with people whom they thought would have been more clairvoyant. They lost part of their illusion in the midst of it. They are momentarily the victims of this case. However, there is no doubt that in a few years from now, their action will be considered ahead of their time.
Truth be told, it has already started with David Lama's exceptional ascent, who didn't waste time lashing out at the two "vandals" for having compromised his free ascent project. A few days after, David together with Peter Ortner free climbed the 100 meters of the de-bolted headwall on the Compressor Route, thus completing the first free ascent of the SE pillar.
* : The results of the 2007 discussions, further to a first attempt at de-bolting after a strong attempt on the route by Zach Smith and Josh Wharton, could have been considered reason enough to justify an act of vandalism.